Axes et thèmes de recherche

La programmation scientifique du centre a été actualisée en 2010 à la faveur d'un processus de consultation des chercheurs initié dès 2008. La nouvelle programmation a été resserrée afin de mieux mettre en valeur la question sur laquelle les chercheurs du CICC se distinguent particulièrement depuis une quarantaine d'années, qui est celle de la diversité et de l'efficacité des moyens permettant de contrôler le crime. Le terme « contrôle » doit ici être compris dans son sens le plus large, soit celui du contrôle exercé par soi-même ou par la société selon des configurations où le degré de coercition varie fortement. Deux axes se sont ainsi naturellement dégagés afin de tenir compte des approches micro et macro d'un tel problème.

Le premier axe porte sur l'intervention, au sens de pratique mise en œuvre par les acteurs de terrain. Il privilégie l'approche psychologique et micro-sociologique des problèmes criminels et se décline en trois thèmes que sont la prise en charge clinique, les activités de sécurité et les initiatives communautaires.

Le second axe examine la régulation, c'est-à-dire les conditions légales, polycentriques et extra-légales de production de normes et de politiques qui influencent les comportements individuels et collectifs, et qui délimitent dans une large mesure les pratiques d'intervention. Ce deuxième axe adopte une approche macro-sociologique et politique pour étudier les réponses à la délinquance.

La programmation permet au centre de se positionner plus clairement parmi les grands courants de recherche qu'il a contribué à développer ces dernières années, comme la théorie de l'apprentissage social, l'approche développementale, la psychocriminologie, la pénologie, la criminologie critique d'inspiration constructiviste, la gouvernance de la sécurité, ou encore l'analyse des réseaux sociaux.

Axe 1- L’intervention

Thème 1. Clinique
Les approches thérapeutiques d’inspirations psychologiques variées

Thème 2. Sécurité
Les stratégies préventives et répressives des acteurs publics et privés de la sécurité

Thème 3. Communautaire
Les initiatives de contrôle social par le bas, mises en œuvre par ou pour des groupes vulnérables ou marginalisés

Axe 2 – La régulation

Thème 4. Légale
Les normes et politiques de régulation émanant des acteurs du système pénal

Thème 5. Polycentrique
Les normes et les politiques de régulation émanant de divers acteurs institutionnels plus ou moins bien coordonnés

Thème 6. Extra-légale
Les normes émanant d’acteurs sans juridiction ou illégaux


Axe sur l'intervention

L'axe sur l'intervention est plus particulièrement concerné par les questions de recherche relatives à l'efficacité et à l'imputabilité du contrôle social. On trouve ainsi dans le thème consacré à l'intervention clinique (dirigé par Franca Cortoni) des projets de recherche qui examinent les facteurs de réussite des traitements destinés aux jeunes contrevenants, aux agresseurs sexuels ou aux toxicomanes, mais qui se questionnent aussi sur les risques liés à l'adoption de méthodes d'évaluation directement importées de la médecine ou à la prescription abusive de médicaments psychotropes aux personnes incarcérées. Le thème consacré à l'intervention en sécurité (dirigé par Stéphane Leman-Langlois) regroupe pour sa part des projets qui analysent l'efficacité des opérations policières face à des contextes particuliers tels que la délinquance en réseau, la cybercriminalité ou les opérations policières de maintien de la paix. Le rôle des opérateurs privés dans la protection des infrastructures essentielles contre le terrorisme est également examiné. En matière d'imputabilité, on recense des projets qui étudient les effets indésirables sur les interactions sociales d'une surveillance omniprésente, ou encore les pratiques peu encadrées de commercialisation des services policiers à des intérêts privés. Le thème portant sur l'intervention communautaire (dirigé par Danny Dessureault) examine l'efficacité de pratiques alternatives et de programmes destinés à des populations vulnérables : on y retrouve des projets sur l'offre de justice réparatrice aux victimes de crimes violents, sur les approches les plus prometteuses afin de réduire la violence conjugale auxquelles sont exposées les femmes autochtones, ou encore sur les stratégies permettant de rejoindre les mineurs en fugue vivant dans la rue. La question de l'imputabilité est abordée dans ce thème par le biais des pratiques alternatives de citoyenneté comme réponse aux inégalités sociales et aux discriminations dont souffrent certains groupes marginalisés.

Axe sur la régulation

L'axe sur la régulation place les questions de définition et de pluralisme au cœur des projets qui lui sont rattachés. Dans le thème sur la régulation légale (dirigé par Marion Vacheret), la question de la définition est principalement abordée à travers le statut des jeunes contrevenants qui tend à se transformer au Québec sous la pression de politiques fédérales plus répressives. La notion de justice est également examinée à travers des projets sur les choix sentenciels ou sur la détention avant jugement. C'est évidemment dans le thème sur la régulation polycentrique (dirigé par Marc Alain) que la question du pluralisme se pose avec le plus d'acuité. Des projets de recherche y étudient comment des réseaux institutionnels plus ou moins structurés parviennent à définir des problèmes communs comme le « vol d'identité », « l'itinérance » ou encore les « gangs de rue ». Les projets mentionnés analysent également comment se dégagent les modalités conjointes ou concurrentes de prise en charge de ces problèmes. Le thème de la régulation extra-légale (dirigé par Carlo Morselli) adopte quant à lui une approche décalée pour comprendre comment des groupes marginalisés ou illicites peuvent dans certaines conditions remplir des fonctions de régulation. Des projets de recherche examinent ainsi comment des communautés autochtones isolées cherchent à réimplanter des modes de régulation des conflits plus conformes à leurs valeurs traditionnelles (et définissent les crimes de manière très différente de la justice « blanche »), comment des groupes criminels organisés offrent des services d'arbitrage sur certains marchés illégaux, ou encore par quels moyens des gangs de rue font régner un ordre propice au développement d'activités illégales dans les quartiers qu'ils contrôlent. Bien entendu, les questions de la définition de ce qui constitue un comportement déviant et du pluralisme prennent ici une dimension très particulière.

Originalité de la programmation

L'originalité de la programmation réside dans son approche globale, qui permet d'aborder le continuum de la régulation et de l'intervention de manière décloisonnée et systémique. Traditionnellement, ces deux sphères du contrôle social ont fait l'objet de recherches séparées, en réponse à une segmentation disciplinaire qui voyait les interventions cliniques auprès des délinquants relever principalement de la psychologie, alors que la régulation intéressait principalement la sociologie, le droit ou encore l'économie. Si cette fragmentation a permis à chaque discipline de constituer des savoirs nouveaux sur les phénomènes criminels et les moyens qui peuvent être envisagés pour y répondre, elle ne permet pas de comprendre à une échelle globale comment les interactions entre les divers niveaux de mise en œuvre produisent (ou pas) de l'ordre, de la sécurité et de la justice. Les meilleurs programmes de traitement thérapeutique peuvent par exemple ne jamais dépasser le stade expérimental en raison de contraintes budgétaires insurmontables ou d'orientations politiques contraires. On observe également fréquemment de fortes distorsions entre les principes de la régulation tels qu'ils sont publiquement énoncés et la réalité de leur mise en œuvre par les acteurs de terrain qui disposent d'une autonomie et d'une marge de manœuvre souvent sous-estimées. Les groupes vulnérables et marginalisés sont souvent absents des réflexions sur les politiques et les pratiques, alors qu'ils sont exposés de manière disproportionnée à leurs effets et que leur consultation ou leur participation pourraient contribuer à l'amélioration notable des mesures adoptées. De même, les fonctions de régulation des acteurs illégaux restent peu prises en compte par la criminologie classique. La programmation permet ainsi à des chercheurs qui s'intéressent à des facettes variées mais intimement liées et complémentaires du contrôle social de confronter leurs méthodes et leurs idées dans un environnement propice à l'hybridation des savoirs. Par exemple, les chercheurs qui étudient les agresseurs sexuels d'enfants dans une perspective psychologique et ceux qui cartographient la régulation polycentrique des crimes technologiques combinent leurs approches micro et macro afin de comprendre et de prévenir le trafic en ligne d'images de pornographie juvénile.

Retombées de la programmation

Les retombées de la programmation sont à la fois de nature théorique, méthodologique et appliquée. Sur le plan théorique, la programmation permet non seulement d'approfondir les connaissances existantes sur les six grands thèmes, mais aussi de susciter l'éclosion de modèles intégrateurs adaptés à la complexité des sociétés contemporaines. La programmation favorise aussi les innovations méthodologiques. Les capacités actuelles de cueillette et de traitement automatisé des données nous permettent en effet d'analyser des échantillons beaucoup plus larges, voire des populations entières, et de mettre en lumière des comportements ou des tendances qu'il aurait été auparavant impossible d'étudier à un tel degré de détail. Ce développement « computationnel » des sciences sociales trouve par exemple une application toute naturelle dans l'étude des phénomènes criminels en réseau, où le CICC dispose d'une expertise internationale. Enfin, l'application par les institutions policières, judicaires, correctionnelles ou communautaires des connaissances produites par les chercheurs du centre est en mesure de produire des retombées sociétales considérables, qu'il s'agisse de réduire les taux de récidive des agresseurs sexuels, de prévenir le recrutement des jeunes à risque par les gangs de rue ou de mieux prendre en charge les victimes, pour ne citer que quelques exemples. La pertinence de la programmation est ainsi étroitement associée aux retombées, puisque les connaissances que produisent les chercheurs visent à protéger les individus et les collectivités contre les risques criminels les plus variés tout en minimisant les retombées négatives qui sont fréquemment associées aux activités de contrôle social, qu'il s'agisse d'exclusion, de marginalisation, et de l'érosion des libertés individuelles.